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Je ne danse plus, je fais semblant. Je traîne de la patte, incapable de suivre les mouvements, le rythme, la cadence. Plus que jamais, ma tête traîne au fond de mon sac-boulet qui m'écrase l'épaule chaque mercredi, mon sac-boulet au fond duquel traîne la stupide lettre de rupture.

Mais cette sortie du mercredi, j'y tiens. Elle est un prétexte pour me sauver du quartier général. C'est ma soirée juste à moi, celle qui me permet de pleurer la peine profonde qui occupe ma cage thoracique. Le ballet ne m'intéresse plus. Je sors pleurer, c'est tout. Je suis chaque fois surprise de constater que mon corps puisse contenir tant de larmes. Parfois je me demande s'il n'y a pas une dernière goutte à tout ça. Mais cette peine est interminable. Dans la vingtaine de minutes de transport jusqu'au ballet, je pleure. Je rage aussi. Toujours le même refrain... FUCK YOU BABE. FUCK YOU Babe. My Love. Reviens Babe. Je te Love tellement...

Dans la radio, il n'y a que des chansons tristes. Le coffre à gants ouvert, le tapis du siège passager se couvre de mouchoirs en boules.

À l'école de danse,  je continue de déposer mon sac-boulet si précieux à proximité de la porte et d'y placer avec soin mon cellulaire de sorte à pouvoir jeter un coup d'oeil rapide sur le voyant lumineux annonçant la réception d'un texto. Mais les mercredis soirs, plus jamais il ne s'illumine. Dans la grande salle, diagonales, petits pas, courir en ballet, arabesques... Je suis ailleurs. je ne retiens rien des mouvements, rien des chorégraphies.

Rien pour aider : je manque occasionnellement des cours étant à l'extérieur de la ville pour le travail; je suis encore plus perdue. Perdue dans tous les sens du mot. Tu m'habites mais dans le fond, tu n'y es plus. Je me sens vide.

À la fin de la saison, je suis celle qui se démarque!... Le corps vide dans le fond de la scène est deux temps derrière le groupe. Je ne sais pas où me diriger, je n'entends plus la musique, je ne connais pas les mouvements. Je ne sais pas ce que je fais là, je déteste le ballet.

Dans ma tête ta présence, mon travail et le ballet se disputent l'espace. Tu y as une place de choix, une place que je te réserve précieusement, tu m'habites, me complète. Le travail, c'est sérieux, je dois m'y concentrer. Le ballet tire alors sa révérence par la force des choses. Too bad pour ma sortie du mercredi. Dorénavant, c'est de jour que j'exulterai toute cette peine qui m'envahie. Puisque je travaille sur la route, j'aurai chaque jour la chance de crier ma douleur, toute seule sur l'autoroute. Parce que dans les petites rues, des gens pourraient entendre.

Le ballet? C'est fini pour moi. J'ai accroché mes chaussons et rangé mon sac-boulet au fond de ma garde-robe. Derrière mes vêtements. De sorte à ce que je ne puisse plus le voir.

Je pleure tous les jours dans ma voiture. Le problème, c'est que je travaille en même temps...

Et de jour, même sur l'autoroute, on voit bien les gens dans leur voiture. Je l'ai compris le jour où celui responsable de notre rencontre, m'a dit : "Je t'ai vue sur l'autoroute..."

 

J'ai pas osé lui demander dans quel état j'étais.

 

J'ai préféré ne rien dire et souhaiter qu'il y ait erreur sur la personne.