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À la maison, mes soirées sont lourdes, je souris peu, je m'occupe des enfants et fuis tout contact avec mon conjoint-coloc qui n'est pas heureux non plus. L'ambiance est parfois tendue, j'ai la patience usée et nos sujets de conversation reviennent toujours au même. Chaque soir, on s'efforce de rendre la conversation agréable autour de la table pour le bien-être des enfants mais je suis très limitée dans mes sujets de conversation. Je deviens experte pour questionner sur la journée de l'un et de l'autre et les amener à entrer dans les détails mais presque rien ne sort de ma bouche quand il est temps de parler de ma journée. J'explique bien vite chaque fois la tâche administrative sur laquelle je me suis penchée ce jour-là et à l'occasion je cherche pour trouver la moindre petite action, aussi anodine puisse-t-elle être puisque je n'ai rien fait de significatif pour la progression de la société. Mes fonctions, je les repousse souvent ou je les effectue avec beaucoup de difficulté de concentration et un manque d'intérêt flagrant. J'ai peu d'énergie puisque je m'alimente peu, j'ai le ventre serré, tu occupes ma tête quasi entièrement et continuellement. Occasionnellement, j'explique que je suis allée faire un tour de vélo vers le nord, je m'arrête alors au kilomètre zéro pour inhaler l'air du nord, puis je reviens. On me questionne sur le temps que ça m'a pris pour rouler ces 50 km mais j'ai du mal à calculer, je suis vidée d'énergie.  Plus souvent, je sors pour une course de 5 ou 10 kilomètres. Hyperactive comme jamais, je cumule 100 kilomètres de course chaque mois. Mon conjoint-coloc semble se réjouit d'apprendre que je prends du temps pour moi. C'est une belle attention de sa part. Je m'en veux.

 

Ça y est, je quitte. Je fais mes bagages et je quitte. Je me retire dans un lieu tranquille en pleine nature, en camping.

J'ai besoin de recul, de prendre mes distances avec mon conjoint-coloc. Mes amis m'oublient peu à peu car je ne les contacte plus. Aucun d'eux ne devrait s'informer de mon absence. C'est bien correct ainsi.

J'irai me reposer, refaire le plein, dormir, prendre de l'air, me lever et me coucher quand bon me semble, écouter le silence. Séjourner dans un camping les jours de semaine pendant que les enfants sont sur les bancs d'école s'annonce un moment parfait de tranquilité.

 

J'estime que mon retrait est bienvenu car je ne supporte plus ma morne présence à la maison. Mon retrait, je ne te l'annonce pas d'avance. Entre nous, ça ne regarde que moi. Là, je pourrai pleurer dans mon oreiller à longueur de journée si je le veux bien, personne ne m'entendra, personne ne s'en souciera. C'est un beau moment que je m'accorde, toute seule, parce que chaque seconde, je ne suis jamais seule. Jamais. J'imagine que je dois pouvoir me vider la tête de toi, décrocher de ma propre moitié qui me suit sans cesse. Juste pour me retrouver un moment avec moi-même. Parce que derrière toi, je suis là dans mon corps amaigri et je ne me vois plus, je ne me sens plus.

Le jour de mon départ, tu me textes un message vide. C'est encore et toujours le moyen qu'on utilise pour savoir si l'autre est disponible pour un clavardage. Mon retrait discret n'aura duré que quelques heures... Je te déballe mon plan des trois prochains jours. Ce n'est pas un échec. Dans le fond, tu t'intéresses à moi comme je m'intéresse à toi... Ce que je fais alors, ça te concerne aussi.  Tu m'écris souvent, je te réponds tout le temps durant toute la durée de mon retrait. Première soirée :

"Xxxx coquine sous la tente"

"Y'a des ratons-laveurs partout!"

Dès la brunante, j'entends des campeurs frapper des mains pour tenter de les éloigner. J'attache les fermetures-éclairs avec des cordons pour éviter qu'ils entrent. J'en vois un frôler ma tente. Je tape doucement la toile pour l'en éloigner. J'ai peur des animaux et j'ai peur des gens qui ont eu la drôle d'idée comme moi d'aller faire du camping des jours de semaine avant l'arrivée de l'été. (Qui sont ces gens-là?)  Mais je jouerai la brave que je ne suis pas vraiment...

"Des ratons? Babe?"

On s'écrit quelques mots puis tu m'invites à quitter. Je m'endors sur ton "bonne nuit" et bisous... Ça me rassure.

"Xxx ciao efface Babe"

"Ciao Mec xxx"

 

Au petit matin, je pense à toi dès que les premiers rayons de lumière qui éclairent la tente touchent mes paupières. Je n'ai pas bien dormi et à une heure moins que descente du petit matin (je sais que tu travailles tôt) je te texte un message vide pour te dire bonjour :-)  Tu réponds : "Je pensais justement à toué lol"

Hmmm Tu penses justement à moi... Ce n'est certainement pas lié à un débordement d'admiration... J'admets que de partir seule en camping, ce n'est pas l'idée du siècle. Je ne m'en vanterai pas.

Je n'y passerai qu'une nuit finalement. Je rentre à la maison. Quelle idée stupide que de partir seule en camping! J'ai l'impression que cette fois-ci, je ne t'ai carrément pas impressionné avec cette idée marginale que j'ai eue mais ce n'était pas le but de toute façon. Je devais me retirer seule et ça ne regardait que moi. Dans tout ça, j'avais oublié que je ne suis pas "moi", je suis "nous". Je ne devrais pas en faire de cas mais je baisse certainement de quelques points sur ton échelle de pointage. Je ne peux rien y faire, c'est trop tard. 

 

Mes bagages dans la voiture, je quitte le camping et syntonise la radio. On parle justement de ratons. Ça me fait sourire. 

 

De retour à la maison, je range la tente sur la tablette suspendue au plafond du garage. Je ne suis pas une vraie campeuse, ni solo, ni mi-solo avec toi dans ma tête sous la tente.

 

J'entre avec mes restes de collations. Sur la table de la cuisine, il y a une note :

"Rappelle ta soeur"