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Bon, ça y est. Je suis amenée à voyager sur diverses régions de la France et je me rendrai en Belgique le temps d'une réunion avant de retourner vers Paris. Le voyage d'affaires durera une semaine.

"J'espère te voir avant ton départ." M'avais-tu texté quelques jours avant. Moi aussi tu sais. Moi aussi.

Je boucle ma valise. Ce soir-là, mon conjoint me reconduit à l'aéroport Montréal-Trudeau. Je descends sur le trottoir à l'entrée de l'aéroport et j'embrasse les enfants. Je remercie et salue d'un signe de la main mon conjoint-colocataire puis tourne les yeux vers les portes vitrées. Je vais porter ma valise au comptoir d'enregistrement, passe la sécurité et me dirige vers la porte d'embarquement. Mon sac fourre-tout, malgré qu'il soit délesté de mes chaussons et de tout le tralala des classes de classique, pèse sur mon épaule... le poids de la lettre de rupture ratée tout au fond. Je m'assois et le dépose à mes pieds.

En attendant le signal d'embarquement, je me perds dans mes pensées... Je sais que les particules de ton souffle ne se rendent pas de l'autre côté de l'Atlantique; ça durera une semaine et je reviendrai. 

Dès mon arrivée sur Paris, je dépose mes bagages à l'hôtel et je file direction les "musts touristiques" : l'Arc de Triomphe, l'Avenue des Champs Élysées, la Place de la Concorde puis la Tour Eiffel. J'aurais voulu que tu m'accompagnes. J'ai fait le tour en un après-midi, mission 1 accomplie. J'entre tôt, demain je prends le train direction Voiron.

Voiron. On m'attend. Le voyage se passe bien mais je suis fatiguée et affectée par le décalage horaire. Je calcule à tout moment les heures qui nous séparent pour te situer dans ta journée. Je deviens experte dans le calcul des heures Paris-Montréal. On m'invite à dîner avant de me rendre aux bureaux du fournisseur puis c'est le début d'un horaire chargé mur à mur.  Ce soir-là, on arrive à se communiquer tous les deux, à mon arrivée à l'hôtel. Je souris, heureuse que tu sois avec moi au bout des doigts. C'est tout naturel.

C'est une semaine intense où je suis reçue comme une reine qui se voit forcée de porter son attention sur ce qui l'entoure, ce qui s'avère un exercice passablement exigeant... Je suis toujours avec toi en pensée mais je ne dois pas laisser paraître mon manque d'attention au risque de répondre n'importe quoi à mes interlocuteurs - j'ai d'ailleurs déjà fait preuve d'excellence dans ce domaine.

Avec les dirigeants de la société qui me reçoit, je me dois d'être à la hauteur alors je redouble d'efforts puisque bien honnêtement, chez moi, au travail, j'ai l'attention portée sur toi bien plus que sur les projets d'affaires en développement avec eux. Ça m'inquiète un peu car j'ai du mal à trouver de l'intérêt pour mon entreprise tellement tu m'habites mais au final, j'aurai tiré mon épingle du jeu. J'ai su établir de bons contacts qui seront profitables dans l'acquisition de nouveaux produits à distribuer. Sept jours sont passés, sept jours de compensation forcée. Durant cette longue semaine, j'ai eu l'étrange sentiment d'être seule à diriger mes actions. J'ai marché seule et incomplète. Je n'aime pas cette sensation, j'ai hâte de revenir et de respirer à nouveau le vent du nord. En même temps, j'ai l'inconfortable impression que ce voyage, tu le trouves bienvenu. Quoi qu'il en soit, je te souhaite chaque soir bonne nuit en pensée avant de m'endormir.

Fin du séjour. Pour cette dernière soirée en France, je suis libre.

Je m'arrête devant une carte de la région de Paris et place mon index sur la place de la Madeleine dans le 8e Arrondissement. On dit de ce quartier qu'il est l'endroit idéal pour les fines sucreries, d'où "pleurer comme une Madeleine" et l'endroit parfait pour se consoler. On y retrouve Fauchon, Ladurée et bien d'autres. Je ferai le tour de l'église de la Madeleine. Chez Fauchon, je dévore des yeux les étalages colorés. Je choisis des macarons pour les enfants et une boîte de madeleines. Là, sur la tablette, des pâtes d'amande en forme de fruits. Je ne sais pas toi, mais je rafolle du massepain. Cet emballage en contient en forme de fruits dont quelques-uns représentent des cerises. C'est lui que je choisis pour toi. Parce que c'est ce que tu m'as offert lors du pique-nique de nos débuts : des cerises et un yogourt aux cerises. Cet emballage, je le choisis spécialement pour toi. Mission 2 accomplie. Je t'expliquerai la raison de mon choix, j'ai hâte de te l'offrir!

Ensuite, je me dirige vers le Café Madeleine où je m'arrête pour souper. Sur la terrasse extérieure, je suis assise entre un couple et deux copines, tous faisant face à la rue. Ce n'est pas commun chez nous de souper côte-à-côte; on s'installe plutôt face à face, même sur une terrasse extérieure. Peu importe, je suis seule. Je place ma commande et sors la lettre de rupture ratée de mon sac-boulet. Je la relis, la relis puis la replie. Mon repas terminé, les clients à mes côtés ont déjà quitté. Je paie l'addition et quitte à mon tour, sans attendre le retour du serveur. La triste lettre de rupture ratée reste là, pliée, sur la table. Je ne la reverrai plus. Je n'ai pas voulu te mettre dans l'embarras en insistant pour que tu la gardes, je n'ai pas voulu mettre à la poubelle cette partie de moi-même alors je l'ai laissée là. Quelqu'un se chargera d'en disposer sans remords. Pas toi, ni moi.

Dans mon sac à cachette, je remplace la lettre de rupture ratée par un emballage de sucreries à la pâte d'amandes. Je reviens demain. Tu voulais me revoir avant mon départ, je reviens sans être partie. J'ai hâte de te revoir aussi. Mission 3.

Avec du recul : je n'avais pas envie de voyager loin de toi. Je n'ai pas envie que ça se reproduise.