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L'hiver a passé, les soirées sombres, enneigées et venteuses qui m'obligeaient parfois à licher mes cheveux vers l'arrière avec du gel tenue extra forte avant de les nouer en chignon ont laissé place à des débuts de soirée plus claires, plus chaudes, mais souvent pluvieuses.

On ne se voit plus comme avant. Tu me glisses entre les doigts, je pleure d'ennui profond. Mes élans de bonheurs et de tristesse s'enfilent comme des montagnes russes au gré de tes pas vers moi et tes demi-tours imprévisibles. J'essaie d'éviter le gouffre, de ne pas me noyer par les vagues de larmes qui déferlent parfois sur mes joues. Nous deux on s'aime et tu recules. Comment tu fais? Pourquoi Babe my Love? Pourquoi?

C'est ma deuxième année. Saison 2, ballet classique.

Chaque milieu de semaine, en soirée, je me coiffe en ballerine et je pars avec mes chaussons et ma jupette de voile noir dans mon sac. "Mon sac à cachettes", comme si c'était ton sac de poubelle, Babe. Moi, mon sac à cachettes, c'est mon sac de ballet. J'y laisse des notes écrites tout au fond. Ma lettre de rupture fait tout le poids au fond de mon sac autour duquel je tiens la garde. Quand des enfants me demandent de sortir les "ballet shoes", c'est toujours moi qui s'en occupe.

Légère et flexible, je reçois une image de femme filiforme de la part des miroirs. J'ai le corps qui s'apparente à celui d'une adolescente. Si tu quittes tranquilement mon quotidien, si tu fais battre mon coeur à la renverse et assombrir à ce point mes yeux ce n'est pas juste dans mes yeux que ça se réflète. Je me vois ainsi chaque semaine. Depuis que tu prends tes distances, je n'ai rien à faire de mon âge réel. Je me sens vide d'esprit, de coeur et de corps aussi, la glace me renvoie une image réaliste. Je m'efforce de sourire.

J'aime sortir au ballet car ça me permet d'espérer tranquille un texto de ta part quelques minutes avant le début du cours et parfois après aussi. Durant les pauses, je vérifie toujours si tu m'as écrit mais tu ne m'écris pas, tu ne m'écris plus. Mais je ne change pas, j'attends tout le temps de tes nouvelles, tu me suis partout. Si au ballet mon sac est rangé près de la porte de la salle de classe, j'imagine que je pourrais entendre le tintement de mon téléphone annonçant la réception d'un message durant le cours. Des fois que...? Non, jamais.

Dans mes déplacements, j'écoute la radio de soirée, des musiques qui collent à mon temps et à mes humeurs souvent. Dans la voiture, je chante tout bas en sautant parfois des mots à cause de sanglots qui me coupent le souffle. Parfois, je serre le volant très fort. Je sors tout le temps la boîte de mouchoirs de la boîte à gants. Je suis tout le temps très patiente, je t'attends, tu n'es pas loin alors je suis forte. Je suis forte parce que je garde toute cette peine pour moi. Personne ne sait que je pleure autant. La boîte de mouchoirs devient ma complice.

Sur le réseau social, je communique maintenant à sens unique. Tout, tout ce que j'y écris, c'est pour toi. Je deviens incapable d'écrire une note sans m'adresser à toi en pensée et c'est bien normal, tu fais partie de moi. J'ai du mal à prendre du recul et à y publier des mots qui ne te sont pas adressés, aussi indirects peuvent-ils être. Tu m'habites de corps et d'esprit, chaque action que je pose, chaque publication est préalablement pensée en fonction de toi. On aurait pu être que tous les deux sur ce réseau, pour moi, ça ne changerait rien. Je n'accorde aucune importance aux commentaires des autres lecteurs, pas plus qu'à leurs marques d'appréciation. Tant mieux si ça leur plaît.

Maintenant, tu ne manifestes plus d'intérêt comme avant pour mes publications. La Rose de St-Exupéry a passé par là elle aussi. Nous, c'est différent par contre. Ça n'a rien à voir. 

Mercredi ballet. Mon sac de ballet sur l'épaule, la tête bien haute, souriante, j'embrasse les enfants et leur souhaite une belle soirée. Je prends place dans ma voiture, dépose le sac-boulet sur le siège passager, ferme la portière, recule pour m'engager sur la voie publique puis je m'éloigne du quartier général. J'ouvre la radio, puis le coffre à gants.

Un peu en retard, démaquillée, je dépose mon sac à l'entrée de la classe, y sors mes pointes, la mousse et le ruban. Je replace la lettre de rupture et autres petites notes satellites bien au fond puis mon cellulaire par-dessus pour un accès facile. Au cas où. Juste au cas où.