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C'est le mardi 2 octobre 2012. Hier, je n'ai pas eu de tes nouvelles. Ou très peu, je ne sais plus. Je prépare mon sac de ballerine pour assister pour la première fois à un cour donné par, me dit-on, un excellent professeur de ballet dans une école de la métropole. Je n'ai pas eu de tes nouvelles ce matin; quand je me suis levée et que j'ai consulté mes messages privés sur le réseau social, j'ai constaté que tu n'avais pas donné suite à mon message de la veille. Je n'ai pas le temps de m'y attarder sur le moment car je dois être à l'heure... Je ne connais pas l'endroit où se situe l'école et je ne suis pas inscrite.

J'arrive quelques minutes à l'avance mais n'entre pas dans le local. Je reste dehors. Je te te texte, tu réponds. Tu es d'accord pour que l'on se téléphone :

- ...mais tu fais quoi? Je n'ai pas de tes nouvelles...

- Je suis occupé...

Je sens que tu te retires, je ne comprends pas pourquoi. Je suis totalement à toi, tu m'habites et je sais que tu m'aimes aussi.

- Mais qu'est-ce qui se passe de nous deux?

- Ça ne pourra pas aller plus loin, on se l'était dit...

Je suis démolie. On se l'était dit mais c'était avant... Avant qu'on s'engage, que je me dévoile, que tu m'assailles... Qu'en est-il de notre amour si fort, des règles qui nous sont si importantes et qu'on a établies ensemble et d'un commun accord, du contrat verbal? Ça tient toujours, Babe. Chaque jour tu me rappelles que tu m'aimes, chaque jour je t'appelle mon Amour, et si je te l'écris, j'attache de l'importance à la majuscule. Chaque jour je suis là pour toi, tu es là pour moi, chaque jour tu me demandes des nouvelles de ma petite culotte et quand on se voit, je fais le plein de ton souffle, tu repars avec ma salive. Je rêve sans cesse à tes bras, à ton odeur, tes yeux, ta présence my Love...

Je marche sur le trottoir de la grande ville, les multilogements qui bordent les rues me font de l'ombre et j'ai froid alors je traverse la rue pour me rendre sur le trottoir de l'autre côté où le soleil laisse choir ses rayons. Je tiens mon téléphone d'une main, mon sac de l'autre. Je regarde le sol en te parlant et en marchant sans arrêt pour me réchauffer. Comme une gamine, avec mes bottines noires à talons plats, je fais de grands pas ou place les pieds l'un devant l'autre sur les lignes du trottoir pendant que je te parle. Ainsi, je ne tombe pas dans les trous imaginaires que sont les dalles. Je suis profondément triste, je ne comprends pas ce que tu fais. Je me sens au beau milieu d'un tourbillon, étourdie par les buildings qui m'apparaissent soudainement mille fois plus hauts qu'ils ne le sont réellement.

Tu dois me laisser, le travail t'attend. Je dois te laisser, j'entre au cours de ballet.

- Je te rappelle après le cours...

Tu acceptes.

Les trois étages d'escaliers que je dois monter pour me rendre à la salle me semblent interminables. Il fait sombre dans cette cage.

Je n'ai presque rien mangé ce matin. Comme tous les matins, c'est de toi que je m'alimente. Tes bons mots et ta présence même à distance, car la distance n'a aucune importance, éveillent en moi des papillons qui occupent mon estomac. Il ne sera pas rassasié ce matin-là.

J'arrive au cours, je m'inscris sans rien dire : je n'ai plus de souffle. J'entre dans la salle, laisse mon sac à l'entrée, enfile mes chaussons en tournant mon regard livide vers le coin gauche de la salle. Ça doit être lui le professeur, celui qui se tient debout en avant et qui commence ses exercices sans introduction. J'ai dû manquer le début. Je me place à la barre (une dame se recule pour me faire une place) et j'exécute de peine et de misère les exercices. Je hais ce cours. J'y suis de corps mais mon esprit n'y est pas. Je ne me sens pas bien. Je ne regarde personne, je ne peux pas sourire. Je regarde le sol et retiens ma peine. Je suis incapable d'écouter, je n'arrive pas à compter la musique. Je fais la moitié du cours et me sauve à la pause.

À la sortie, je te rappelle.

- Ton cours, ça s'est bien passé? C'est maintenant un rendez-vous tous les mardis matins? (T'essaie de me caser?)

- Je suis partie à la pause. Je ne crois pas y retourner. Je verrai. (Je sais que je n'y retournerai pas.)

Je n'y retournerai plus jamais. Jamais. J'ai enregistré cette odeur de la ville froide d'un matin d'automne et l'ai associée au souvenir de ce vide intérieur que j'ai alors ressenti, mon impuissance face à ta décision subite, mon fort désir de te retenir, l'idée folle de croire que ce n'est qu'un mauvais rêve.

Ici, dans la ville, je suis trop loin de toi.

Le retour à la maison me paraît plus long qu'il ne l'est en réalité. Je vois défiler les paysages au ralenti. Je n'aurais pas dû sortir.

Je rentre chez moi, fragile, brisée. Toi aussi t'as mal.